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Des mots sur un scandale, livre de Véronique Mahé, préfacé par Marie Darrieussecq

3 novembre 2010

« Le Distilbène est une histoire exemplaire des dérives de la modernité, quand le commerce et la science se mêlent de trop près. Mise au point après la guerre, cette hormone de synthèse était présentée comme la molécule miracle contre les fausses couches : le marché était donc énorme. Lorsqu’elle fut interdite aux États-Unis, les laboratoires en Europe ont continué à en vendre et les médecins à en prescrire : toxique d’un côté de l’Océan, mais bonne pour les femmes enceintes sur la mauvaise rive (…).

Je souhaite que le scandale du Distilbène soit un des éléments pour une réflexion d’ensemble sur ce que nous absorbons, mentalement et physiquement. La prudence n’a pas tant à voir avec le “principe de précaution” qu’avec l’étymologie du mot : sagesse, mesure, recul. »

Marie Darrieussecq

Retrouvez l’ouvrage de Véronique Mahé sur le site d’Albin Michel , en cliquant ici

Chronique de Marie Darrieussecq, publiée en juin 2010 dans le n° 28 de La Lettre

1ere De Couverture Veronique MAHE Distilbene Des Mots Sur Un Scandale Albin Michel Reseau DES France Bibliographie

Cette chronique est inspirée de la préface qu’elle a écrit pour ce livre.

Nous, les “filles Distilbène®”, nous avons un utérus petit. Un utérus normal est de la taille d’une grosse prune (m’avait dit un obstétricien), avec une cavité centrale en forme de triangle, et un ourlet marqué, un long repli comme un fermoir de sac : le col. Un “utérus Distilbène®” serait plutôt du genre cerise, avec un tout petit loquet avant le vagin : ce col effacé, timide, qui va poser problème pour tenir une grossesse. Quant à la cavité, elle est en forme de n’importe quoi. 

Le corps médical dit de l’utérus « typiquement Distilbène® » qu’il est en forme de T ou en Y. Mais cette image ne me convainc pas. Ces lettres sont symétriques, elle pourraient tenir géométriquement dans le cercle que Vinci trace autour du corps humain (masculin) : les bras et les jambes y rayonnent en harmonie comme un alphabet universel. Les “filles Distilbène®”, du côté de leur utérus, ce n’est pas ça du tout. 

Sur les radios des “utérus Distilbène®”, on voit des sortes de tortillons, des scoubidous longs et fins, un bras plus court que l’autre. Des T ou des Y, si l’on veut, mais gribouillés par un enfant. Aucune trace d’un beau triangle, ni de franche cavité. Autour de son utérus biscornu, la “fille DES” a parfois le sentiment, des pieds à la tête, d’être elle-même entièrement biscornue. 

Il m’est arrivé de survoler la Sibérie, pour me rendre au Japon. Tout était blanc, avec des fleuves noirs qui jetaient de multiples bras vers la mer. Ils formaient des deltas tortueux, des entrelacs, des écheveaux sombres qui se perdaient dans l’inconnu. C’est aussi cette image que je surimpose aux radios des “utérus DES”. 

Ces utérus singuliers peuvent pourtant porter des enfants. Pas toujours, mais souvent. Ils peuvent les porter, comme des bateaux, jusqu’au bout du fleuve ou un peu en amont. Nous pouvons aussi les aimer, et même en être fières : ces utérus mal fichus, qui font tout leur possible. 

Marie Darrieussecq